L’entre deux

« Nous nous trompons toujours deux fois sur ceux que nous aimons : d’abord à leur avantage, puis à leur désavantage. » (Albert Camus)


De même que, par intervalles, nous sommes tous enclins à vivre comme des imbéciles qui s’accrochent à la branche la plus basse, nos aspirations les plus hautes nous réduisent aussi à une paire de pantoufles et à une tisane chaude. Vient alors la paresse asymétrique, l’engourdissement des membres actifs et la nausée viscérale qui arrive par vagues intermittentes. L’impression d’avoir à faire à une sensation pure nous ôte toute volonté et, comme si le monde s’arrêtait là où commence l’idée transcendantale du monde. Le gémissement des ombres, telle l’agitation de quelque chose de plus fondamentale que les choses, est une action paralysante, un fado sans voix – le chant aphrodisiaque de l’invisible qui pénètre l’imagination comme un rayon vacillant qui traverse le sang dans un miroitement rouge et noir. Tout se résume alors à l’insurrection de la sensation ultime et comme si elle nous parvenait de deux mondes liés entre eux par un subterfuge plus mince que le fond de l’air.

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Il existe une forme de vie d’où émergent traditions, bals et processions, cortèges délirants de charrettes pleines d’or et de fausses joies. Or, c’est pourtant cette forme de vie-là qui est la forme prédominante de la vie des gens. L’oubli de soi est la condition qu’impose la vie ordinaire pour se réaliser. Les assiettes sur la table, un crépuscule que nul ne voit, une tasse pleine de souvenirs flous, un trajet déjà tout tracé, un journal qui cligne des yeux et, au bout : l’illusion, tantôt rassurante, tantôt oppressante, d’appartenance. S’extraire de soi pour construire un nous-mêmes sensé nous représenter dans le regard collectif, est une tâche que nous accomplissons presque de la même manière que nous rentrons en nous-mêmes. Un peu comme s’il y avait un portail entre le soi collectif et le soi intime et comme si nous pouvions basculer invariablement entre l’un et l’autre. Il existe pourtant un piège subtil dans ce sempiternel va et vient entre profondeur et superficialité et qui est le piège de se perdre à jamais d’un côté du portail ou de l’autre. D’ordinaire, les gens se perdent du côté de la superficialité et jusqu’à ce que le portail entre le visible et l’invisible s’éloigne pour devenir un point infime et flou qu’ils ne peuvent plus atteindre. C’est une affaire de survie, il leur faut faire tabula rasa de ce qui, par un manque en soi, ils ne parviennent à rendre intelligible et afin de pouvoir poursuivre sur le chemin du possible.

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Sans titre et sans existence

 … et la hauteur de notre amour est de toutes nos sensations, la seule qui soit absolue.


Qu’y a-t-il de plus humain que de rechercher la reconnaissance d’autres humains ? Un, deux, cinq, un milliard, qu’importe et puisque  le besoin de reconnaissance est intrinsèque à l’humain, point. La seule réalité dont nous puissions être assurés, est la réalité de nos sensations. Je ressens, donc je suis. Après quoi, toute autre réalité ne peut être que d’ordre subjective. Ressentir le besoin de reconnaissance, revient à concéder à l’autre la capacité de ressentir et, par conséquent, d’exister au même titre que nous-mêmes. À contrario, pouvoir se passer de la reconnaissance de l’autre, c’est nier l’autre jusque dans son existence. Nos idées, nos pensées, nos opinions, sont fluctuantes, elles ont une durée déterminée et sont susceptibles d’évoluer vers autre chose, si tant est que notre esprit reste ouvert à l’inconnu. Mais tout au fond, là où nous sommes ce que nous sommes, tout nous ramène à la sensation. Sensation d’être, sensation de penser, sensation d’aimer, sensation de détester, sensation d’avoir des idées ou des opinions, sensation du regard, du cœur ou de l’esprit. Il reste que, dans ce fatras de sensations, rechercher la reconnaissance de tous, c’est un amour de soi. Tandis que, et dans l’inverse qui est l’ordre de la sensation souveraine, rechercher la reconnaissance de l’Autre, est l’amour de l’Autre. Tous = personne / l’Autre = Tout. D’ordinaire, les gens recherchent la reconnaissance d’un cercle d’individus auquel ils désirent appartenir, le reconnaissant  comme étant le cercle le plus élevé qui soit dans l’échelle sociale. Mais, intra-muros,  il existe des personnes qui, sans se soucier de laisser ou non leur empreinte dans les annales, de plaire ou de déplaire, recherchent uniquement la reconnaissance de leur sensation la plus haute dans une autre sensation. Mais de ceux-là, et dans une époque corrompue par un rationalisme à vous faire froid dans le dos où même la sensation se farde les yeux et le coeur, peu en font cas, certains allant jusqu’à ridiculiser ce qui, à leurs yeux, est d’un ordre mineur, superlatif, car il peut aussi s’assumer sans fioriture.  En vérité, peu sont capables de reconnaître – de ressentir – la perfection dans son état brut. De manière que, même l’état brut ne peut désormais être reconnu – aimé – qu’au travers de l’artifice.  – vanitas vanitatum omnia vanitas. 

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[Tous les mots excessifs,
Tous les sentiments excessifs,
Sont, bien sûr,
Ridicules.] »

(Fernando Pessoa)

… mais il disait aussi, et en substance, que ce sont ceux qui ne sont jamais excessifs qui sont ridicules.

Une histoire karmique

Ce que l’on fuit nous poursuit, dit le proverbe. 


Il ne me paraît pas qu’il soit totalement fantasque de penser que nous puissions avoir un karma. Hormis   quelques illogismes intrinsèques à notre manque de totale compréhension de l’univers et de la conscience, le karma peut être expliqué par des lois autant physiques que par des lois quantiques, mais encore, par les lois du conscient/inconscient. Le lien de cause à effet est présent dans nos vies de tous les jours : si vous plantez des anémones, vous ne verrez pas fleurir des hortensias, etc. J’ignore si nous avons un cycle indéfini de vies sensé parfaire notre karma et, à ce que je sache, nul ne peut avancer de preuve tangible pouvant valider ou invalider le principe de vies multiples. Néanmoins, que ce soit exact ou inexact, cela n’invalide pas pour autant la thèse du karma. Les atomes qui composent toute matière visible comme nous-mêmes –  présents dans l’univers depuis l’émergence de la matière – ont une mémoire énergétique qui permet l’effet de cohérence. De notre mémoire consciente jusqu’à notre mémoire enfuie et en passant par la mémoire des gènes ou celle des atomes, toute notre existence est un enchainement d’évènements interconnectés entre eux et cela même si nous ne sommes pas toujours en mesure d’expliquer la cause initiale – subjacente. Ainsi, ce que nous expérimentons chaque jour n’est jamais le fruit du hasard. Nos actions, exactement de la même manière que nos inactions, sont une force active, génératrice de ce qui adviendra, mais aussi la répercussion  de ce qui est advenu au fil des âges. Pour autant, nous ne sommes pas seuls à l’intérieur de l’auberge. Nous sommes constamment en interaction avec le monde dans lequel nous nous trouvons, avec la société comme avec nos proches. Ce qui, de fait, vient emmêler toujours plus la toile d’araignée de notre destinée. Il y en a qui s’imaginent que le fait de rester inactifs les déresponsabilise des effets et des conséquences présentes ou futures. Or, l’inaction est une force active et au même titre que toute forme d’action. C’est pourtant élémentaire, mon cher … : vivre c’est interagir. Ce qui, de cause à effet et quelque soit notre position dans le temps et dans l’espace, engendrera obligatoirement d’inéluctables conséquences. Certains pensent que lorsque l’on a une attitude passive, on ne peut être tenus comme responsables du carambolage. Et ils s’imaginent qu’il faut impérativement agir de manière explicite pour créer l’irrégularité. Ce qui est une pure absurdité. Nous créons autant que nous détruisons par l’action que par l’inaction, par les mots ou par l’absence de mots, dissimulés dans nuit ou face au soleil qui brille jusqu’à l’incendie. Si l’homme assis va aussi loin que celui qui marche, c’est que l’homme assis est un homme en marche.  Aussi et lorsqu’un cataclysme survient, personne n’est jamais entièrement innocente sur la route des possibles et puisque tout est un perpétuel mouvement. Mais peut-être bien que c’est encore celui qui  se désolidarise et se déresponsabilise du désastre engendré qui le devient davantage ?
Il en reste que, rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, parfois les choses (nous-mêmes) tournent au rouge, au bleu, au gris ou au vert. Et qu’importe, ce qu’il faut c’est de pouvoir reconnaître ce qui, dans ce magma de couleurs, tantôt chaudes, tantôt froides, est la couleur fondamentale dans le tableau. Ensuite seulement, nous pouvons ajouter autant de couleurs qu’il y en a dans l’arc-en-ciel et sans que pour cela, la transparence s’estompe. Car notre karma est là, en arrière plan et tel un trait initial dans la toile vierge d’où émergeront formes et couleurs.

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« Et l’air aussi prend appui sur le liseron. »  (R.Juarroz)
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La fin des âges

L’émergence de la matière est un intervalle dans les ténèbres,  fait pour que le regard crée un monde éphémère et retourne à ses origines comme une ombre gonflée de lumière.  


Le ciel a pleuré les eaux pourpres du souvenir, le diamant des profondeurs a déchiré la cavité des yeux et la terre a recraché les noirs regrets jusqu’aux confins du temps. Les dernières vibrations sonores se sont écroulées à l’infini, l’ultime particule de lumière s’est dissoute dans le néant et c’est le cœur du monde qui s’est figé dans un univers de glace et dans l’éternel silence. Plus un seul rayon ne peut désormais déchirer le rideau de matière noire, tous les astres, autrefois étincelants, ont pris la couleur obsidienne de leurs ténèbres et chaque tumulte s’est refroidi avec l’effondrement de la matière. Pourtant, quelque part, entre les deux extrémités de feu et de glace, quelque chose fut condamnée à se sauver, quelque chose de plus déterminée que le souvenir ou l’oubli ; un visage de brume ou un souffle distant, une déchirure plus fondamentale derrière le rideau de lumière, et le renversement du temps et de l’espace qui se fait avec la transfiguration des possibles. Et ainsi, dans l’abstraction absolue, quand les formes se perdent avec l’absence du regard, quelque chose d’autre exulte là où l’essence du tout est la partition secrète de cette musique indéfinie que nous portons en nous avec les résonances du corps et de l’âme.

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L’éclair d’un instant 
crée l’éternité de l’autre côté du temps. 
(R. Juarroz – poésie verticale) 

 


Dans un tombeau par des ombres concaves traversé, les yeux font volte-face, des cristaux de poussière pénètrent jusqu’au sang qui s’agite dans un néant de feu froid et de chaleurs pétrifiées. Soudain, quelque chose d’étrangement nouveau exulte dans sa forme primordiale, quand, d’un seul bond et dans un éveil musical, tout se répare dans l’irrémédiable, avec des fils entrelacés comme des rayons mêlés de pluie et le trouble dilué dans un devenir encore fluctuant. Entre les ombres délétères et les formes convexes, le regard scrute des rouges aurores et des crépuscules d’or et de brumes emmêlés, les mains cognent les poutres de la nuit qui tombent sur un parterre flottant et les roses de l’impossible fleurissent d’un sommeil de larmes entrelacées. Chaque chose reprend alors sa place dans l’absolu inversé ; l’ivresse fait gicler le vin, l’instant refait le plafond transparent de l’éternité, la noire mélancolie se dore sous un soleil incourbé, le couvercle de terre s’ouvre sur un ciel effervescent et l’essence du réel se manifeste dans sa version de brumes transfigurées.

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"Un four qu’on a fermé, un cours d’eau qu’on retient, brûle plus violement, se gonfle avec plus de rage. On peut en dire autant de la douleur contenue, le libre cours des mots apaise le feu de l’amour. Mais que se taise l’avocat du cœur, et son client débouté s’abandonne au désespoir."
"Adonis voit venir Vénus et se prend à rougir comme un tison mourant que le vent ranime. De son chapeau il cache son front irrité et, l’esprit troublé, contemple la terre morne sans se rendre compte que celle qui s’avance est si proche. Car il ne la regarde qu’obliquement."
"Oh, entre eux deux, quelle guerre des regards ! Les yeux de Vénus, quémandeurs, implorent les yeux d'Adonis. Ses yeux à lui les voient comme s'ils ne les voyaient pas. Elle le mange toujours des yeux, il ne répond à cela que par des regards de dédain. Et toute cette scène muette est expliquée par des larmes, qui jaillissent des yeux de Vénus et font l'office de chaleur."
« Rends-moi ma main, dit-il. Pourquoi la touches-tu ? »
« Rends-moi mon cœur, dit-elle et tu la trouveras. 
Oh, rends-le-moi, de peur qu’il ne devienne de fer près de ton cœur dur, et qu’alors, les doux soupirs ne s’y gravent plus. Faudrait-il que je sois à jamais insensible aux plaintes profondes de l’amour, parce que le cœur d’Adonis aurait endurci le mien ? »
"À la nuit de sa douleur le jour maintenant a fait suite. Et faiblement elle entrouvre ses deux fenêtres d’azur. Le beau soleil dans sa pompe nouvelle égaie l’aurore et ranime toute la terre. Comme le brillant soleil communique au ciel sa gloire, ainsi l’œil de Vénus illumine son visage."
(extrais de Vénus et Adonis de Shakespeare )

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Annotations – l’attente

Suis-je vivante ? Oui, puisque j’attends.
(inspiration – respiration de fragments d’un discours Universel …)


Il semblerait que les regrets s’allongent au fur et à mesure que l’avenir se resserre. Quelqu’un de réellement triste est quelqu’un chargé d’un passé qu’il ne peut raccommoder par manque de futur. Apparaît alors, chez certaines personnes, une mélancolie de l’irréparable et le sentiment  que ce qui  reste est d’ordre statique. Chez certains, on distingue une certaine figure de la sagesse qui vient avec la résignation, mais de manière générale, c’est la frustration qui se meut en une forme de cynisme arrogant que l’on peut confondre avec de la sagesse quand on le regarde du dehors.  L’idée d’avoir devant soi un futur allège les tourmentes intérieures, l’espoir l’emporte sur l’inespoir et l’existence se nourrit de l’attente. Qu’on attende une lettre, un train, un rendez-vous, l’aboutissement d’un projet, la mort, la venue d’un enfant, la fin d’une guerre ou la fin d’une maladie…, peu importe ce que l’on attend et puisque l’attente est l’expression primordiale de l’exister. Il n’existe que deux façons de ne plus attendre ; les deux sont d’une seule nature : de la nature de ce qui est mort. Nous-mêmes, nos rêves, nos ambitions secrètes, nos amours ou le monde, c’est égal, car seul ce qui meurt nous délivre de ce qui, dans l’attente, est à la fois un fardeau et, dans le même temps, un espoir. Ce qui vit a toujours la forme d’un espoir. Seuls les hypocrites ou ceux qui ne ressentent rien vous diront le contraire. Il y a, dans l’attente, le sens transcendant de la vie. On attend ce qui va transcender nos existences ; que cela soit une illusion, c’est pareil, la vie toute entière est une illusion, un terrain de folie et un quai d’attente.

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…. un mystère à résoudre – celui de la vie peut-être –  un amour inachevé, une lettre que l’on ajourne et une autre que l’on attend, des réponses et une seule question – les limbes de l’oubli et les ombres feutrées du crépuscule, la théorie du baiser ou le théorème de la salive – une nuit d’algues pourpres et des labyrinthes dans un pan d’irréalité – chaque élément recomposé à l’intérieur du miroir mil fois brisé, l’apaisement des remords et le terminus de la douleur – des rêves dans la poussière, une danse ou un café, le fleuve des larmes fêlées, un regard ému au bout du quai – et alors seulement, d’un seul clignotement, on se sent mourir enfin /Infiniment/ en traversant l’espace qui va de l’attente au soupir.

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Annotations – une douleur avec des douleurs dedans

Une longue douleur ne peut rendre qu’imbécile ou saint. (Cioran) 


Par intervalles, je sens naître en moi des extases d’irréalité, l’étrange mélodie des ombres et l’effondrement de la conscience qui est un espace d’une insaisissable fluidité où la matière perd de sa consistance pour se rompre comme un rideau de brumes en-dessous d’un ciel fait de réversibles transparences. Quelque chose de plus significative que les choses connues grandit alors en moi et sans que je puisse déterminer avec exactitude son ampleur originelle. Au cours de mon existence routinière et où que je me trouve, je transgresse tous les états habituels pour me retrouver là où toute l’immatérialité de mon être est la vibration irréductible de ce qui vibre par-delà de ce qui est accessible à la conscience ordinaire. Je n’ai pour cela nul besoin de m’isoler ni de méditer profondément, car j’ai en moi cette capacité d’abstraction qui me permet de m’absenter de là où je me trouve physiquement, et sans pour cela faire taire le vacarme environnant. J’ignore à quel moment précis de mon enfance je l’aie acquise ou si elle est venue avec ma naissance et dans sa forme intuitive. Ce que je sais, c’est que déjà, entre les murs de pierre froide et les hurlements, je parvenais à atteindre une certaine forme d’immatérialité qui me donnait, aux yeux des autres, la physionomie de celle qui rêve distraitement. C’est un peu comme si je menais une double vie et comme si je pouvais sauter d’une dimension à une autre, à la fois transcendée, mais, dans le même temps, prise d’une lucidité paroxystique. Dès le moment où vous comprenez que l’état organique n’est autre qu’un état transitoire, interdépendant du regard – de la sensation – , vous ne pouvez plus vivre dans la réalité sans ressentir à la fois émerveillement et effroi. S’il est une chose que je n’ai jamais comprise, c’est bien la nécessité de la souffrance. Sans doute nous faudrait-il pouvoir atteindre un état supérieur de conscience pour ne plus ressentir la douleur – ou du moins, pour la transcender. Mais pourquoi ? Pourquoi nous faut-il passer par tant d’états transitoires ? Quelle en est la nécessité universelle de la souffrance ? Quelle est sa mission secrète ? J’avoue que c’est une question lancinante chez moi. Il semblerait que certains moines bouddhistes, après nombreuses années de méditation, de privation, de pénitence et fustigation, parviennent à vaincre la souffrance, ou du moins, à l’élever au rang de sainteté. C’est admirable. Mais que connaissent concrètement les moines bouddhistes, isolés dans leurs monastères, de la souffrance ? J’entends par là, de la souffrance ordinaire, celle que nul ne choisit, celle qui vient avec la vie, dans le vacarme et l’agitation ; la souffrance inhérente à la promiscuité, au vivre ensemble, celle qui vient avec le deuil, les turpitudes de la société, avec les drames de l’amour ou les tragédies dues à la naissance ? Que connaissent-ils de l’amour ou de la haine d’ailleurs ? Quelle révolte les anime ? Quel sentiment d’impuissance, de désolation et d’injustice leur faut-il vaincre ? Les moines bouddhistes nous enseignent peut-être comment vaincre la souffrance inhérente à l’isolement, au froid ou à la faim, mais ils ne sous enseignent pas quel est le secret pour vaincre le mal de vivre lorsque l’on vit, simplement. Atteindre la plénitude par la méditation est très à la mode, dans les milieux les plus intellectualisés – les plus aisés aussi, évidemment. Je m’imagine, à raison ou à tort, que l’on ne peut vaincre ce que l’on ignore. Ce qui, à mon sens, est véritablement extraordinaire, c’est lorsque, sans pour autant la vaincre ni la fuir,  nous sommes capables de transcender toute forme de souffrance, non pas avec distance, mais en la prenant à bras le corps. J’y suis arrivée quelquefois, par intervalles et avec tout mon cœur et ma tête pris au-dedans. Mais le chemin est broussailleux et la douleur, bien qu’elle puisse être un instinct « primitif », elle participe à tout ce qui, dans la Nature est création et est transfiguration.  À ce titre, elle nous est essentielle à la compréhension du monde comme de nous-mêmes.

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