Je de miroir

Durant mes nuits blanches, en remontant le cours d’un fleuve qui n’existe pas, mais qui pourtant existe, je suis certaine d’avoir vécu d’autres vies. Des vies dispersées aux quatre vents dans la conscience et dont certaines je les ai vécues à l’intérieur de celle-ci. Une seule vie ne suffit pas, ne suffit pas à expliquer les angoisses de début et de fin de monde que l’on peut ressentir avec plus d’ardeur et de violence que toutes les plaies laissées par une seule vie. Cela vient des tréfonds de je-ne-sais-où, enroulé à la vie, comme des filaments invisibles dans les entrelacs d’un épais cordage. De la sensation d’être plus vieille que ce monde, vient la sensation d’être reliée à lui par des fils qui s’étendent  à l’avant et à l’arrière, comme des racines profondes qui traversent tous les espaces mais dont on sait de quelle rive du fleuve elles surgissent ni jusqu’à quel infini elles s’enfoncent. Une fois toutes les psychologies et toutes les philosophies épuisées, il ne reste qu’un lyrisme universel à l’intérieur duquel tout est connaissance. Cependant, et lorsque l’on s’enfonce dans d’inconcevables profondeurs lyriques, l’absolu qui nous pénètre nous fait souffrir démesurément. Certains vous diront qu’il faut du calme, prendre de la distance et de la hauteur pour penser et ressentir le monde  jusque dans ses viscères  et ses abîmes… Il en est rien, ressentir, penser, éprouver, ce sont des actes interdépendants de l’action. Il faut sans doute de la tranquillité pour les retranscrire, les formuler de manière intelligible et dans un langage élaboré. Extirper le fond pour lui donner la forme la plus approximative, dira-t-on. Mais au-delà de la besogne qui, elle, peut l’être, la sensation n’est jamais stérile. On part ailleurs, en nous, on détache l’esprit du corps qui continue d’avancer machinalement. Et je compte autant de nuits blanches que de jours nocturnes dans ce calendrier de la mémoire où cohabitent des temps contradictoires, l’un qui va de moi au monde et l’autre qui va du monde à moi. Deux chose vous rapprochent au plus près de Dieu, je veux dire, de ce qui est connaissance au-delà de la connaissance : la solitude et l’amour.  Le cours des évènements, chaque pas dans le désert, chaque volcan qui crève la matière et tout ce qui se fraye un passage entre l’invisible et le visible, le monde et le néant, existe pour nous mener à ces deux termes : solitude et amour.  L’un et l’autre, l’un dans l’autre, l’un vers l’autre. Il faut des joies incommensurables et il faut des souffrances incommensurables pour  traverser la matière jusqu’à l’évanouissement. Des explosions phénoménales, des déserts séculaires, des cosmos froids et vides, il faut l’attrait de l’absent et il faut remonter le cours du fleuve à contre-sens. Point de transformation sans insatisfaction, nulle découverte essentielle, aucun navire à l’horizon des évènements, aucun port parallèle pour celui qui a jeté l’ancre en superficialité, dans une vie seule. On peut, par la raison et la besogne, feindre le fond par la forme, mais on ne peut y accéder.

Il ne fait pas encore tout à fait jour, je consigne sur un écran blanc des sensations équivoques que j’essaye de relier entre elles par des filaments invisibles en tentant de me résigner à cette perspective esthétique qui remplit une fonction de lien avec ce qui ne peut être dit. Après quoi, je m’enfoncerai dans la lumière, avec toute la genèse de mes tristesses fondamentales intacte, avec le sentiment métaphysique d’un rêve profane qui ne cesse d’agrandir le temps et l’espace.  J’écoute, je vois, je lis tous les préceptes auquel s’attachent les hommes, mais je suis déjà absente, dès l’exorde et avec la sensation de me retrouver à la fois dans ce monde et au-dehors et au-dedans. Je ne comprends le principe de reconnaissance que dans l’amour. Après quoi, il existe une multitude de miroirs approximatifs qui ne reflètent au fond que la plus intense des solitudes. Où que l’image se reflète, sa physionomie est incomplète, inachevée. On peut s’extasier devant n’importe quel miroir, y voir des traces de nous, mais pour y trouver quelques traces de nos profondeurs, il faut un miroir si profond qu’il efface l’image. C’est-à-dire que, au lieu de nous y voir, nous ne nous y voyons plus. Je veux dire que si Je est un autre, le miroir qui le reflète l’est aussi.