Spleen

Ce sont des cieux pluvieux dans un pays ignoré du monde. C’est le battement d’ailes d’un papillon dans l’autre côté de l’hémisphère qui fait couler l’or noir au fond des yeux. C’est un soleil radieux et c’est un rêve qui rappelle les balades nocturnes, quand le cœur malade fait les cent pas sur le balcon. C’est une cicatrice de trop, un vieux sphinx dressé sur la couverture d’un livre, c’est le spleen avec sa musique despotique qui trace des cercles ondoyants au fond du cerveau. Ce sont des mots sans vocabulaire enfermés sous une épaisse couche d’angoisse. Mais c’est encore cette indécente espérance qui casse la noirceur du jour par endroits. Un rire grotesque comme un hurlement affreux qui se cabre, une sépulture remplie de tous les regrets dans les cœurs maudits, c’est la moisson des sanglots et des insultes, quand le dernier espoir remet son masque moqueur. Et c’est le temps qui engloutit bourrasques et tremblements, avec son ardeur d’infini qui brûle dans l’âme comme l’ultime larme du monde. C’est tout ce que l’on dit, c’est aussi ce qui se tait, par orgueil, par dépit, par des longs voyages au travers de l’espace d’où les yeux sont revenus troués par les secrets des abîmes. C’est la fête de l’illusion qui se finit et c’est l’heure de rentrer à la maison, puis s’endormir péniblement avec l’espoir des morts et la clairvoyance des vaincus. C’est le monde que l’on abandonne pour nous y jeter dedans, parce que l’on parle une langue inconnue et que l’on a plus le temps, le temps de déchiffrer l’alchimie, le temps de boire toute la douleur dans un verre à vin. Alors, on part danser avec les loups, apprendre une autre manière d’exorciser les fatigues de l’esprit dans une espèce de mort faussement joyeuse. Toutes les horloges vibrent comme des squelettes électrisés, une toile peinte de bleu et de gris, saigne d’un rouge primitif qui brûle comme un soleil lointain et cruel. Mais tout doit disparaître avant le crépuscule, avec toutes  les tourmentes de l’Histoire, fièrement dressées sur un socle en bronze. Car notre cœur à nous est le cœur de l’Histoire et parce que nous n’avons plus de rêves fleuris pour recouvrir l’épaisse strate de goudron. Et il ne reste que le spleen, déversant ses flots de mélancolie qui se dispersent dans un temps déjà rêvé. Nos nuits de brume et d’agonie, des hôpitaux bondés et des manoirs à l’abandon, il reste ce peu de volonté qui se cherche dans un présent qui a perdu son futur.

pb

 

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