À l’intérieur d’un songe enroulé ou dans un automne lointain, là où les amours se meurent avec l’enthousiasme de l’expression, un visage de boue et de brume vient me voir quand mon regard se retourne vers la diversité de ma pensée. J’ai appris à ordonner mes songes comme on organise un flot d’images sur un écran inorganique. Tel un théâtre dans l’infiniment petit, le décor du sensible s’agence et se superpose comme un écheveau subtil au-dedans de l’âme. J’explore alors toutes les dimensions invisibles et tous les arbres verdissent de l’autre côté du rideau d’atomes fluorescents. – Je rêve que je rêve, je pense avec la fluidité du rêve et je retourne le monde dans son revers. Seul ce que j’ignore me fascine, l’impossible est une cocaïne qui fluidifie les réseaux sanguins ; tout devient majestueux avec l’impression de retrouver au-dedans de soi tout ce qui du dehors nous échappe. Il nous faut bien survivre de quelque manière, donner du souffle à la vie toute entière et oublier nos yeux pour façonner nos regards. Au lieu de l’ennui, l’imagination. Au lieu de l’attente, les lignes transversales que tracent les émotions. Au lieu de nous, d’autres nous dans les cimes où se transcendent les gestes absents et les eaux des yeux et des mains. On ne sait jamais bien si ce que nous éprouvons nous relie à une autre source, à d’autres rêves qui nous rêvent. On ne sait trop s’il existe, par-delà les obstacles que pose l’existence, notre visage de boue et de brume à l’intérieur d’un songe mêlé. Parfois je me mens avec la conscience de me mentir et alors, je me retrouve exactement là où le mensonge est une vérité absolue. Peut-être ne suis-je qu’un rêve obscur de moi-même, un bout déchiré de mon âme qui cherche à reconstruire le puzzle en entier et en fouillant dans toutes les ressources qu’offrent l’esprit et la matière ? Peut-être que, parmi toutes les réminiscences croisées où tout part avec la chute des feuilles et où tout me revient comme une lente symphonie dans les interstices de l’air, il y a les traces d’une mémoire qui n’est pas la mienne, mais qui serait une mémoire reliée à la mienne par le fil invisible que la pensée tend entre ici et là ?

J’ai appris à apprivoiser la douleur, à lui donner les couleurs de cette conscience intérieure où tout flotte dans diverses dimensions croisées et où je suis à la fois la douleur et l’absence de la douleur. Il arrive pourtant que ce soit la douleur qui me surprenne, avec la pluie ou dans une émotion spontanée, avec la violence de la foudre qui s’abat sur ma pensée et avec une anxiété, à la fois lucide et romantique, qui recouvre l’horizon comme un couchant trop chaud ou trop froid.

Nous n’avons aucun moyen de savoir si notre destin nous appartient réellement ni si nous aurions pu vivre autre chose que ce que nous vivons. Toute notre vie  se déroule avec précipitation et sans nous donner le choix de réaliser plusieurs choix à la fois. Même et lorsque nous prenons le temps de la décision, quelque chose décide à notre place et chaque seconde écoulée est de la même importance que ce qui viendra.
Nous marchons sur un fil tendu qui relie notre naissance à notre mort. Il n’y a pas deux fils, il y en a pas trois, il y en a pas cinquante, il y en a qu’un. D’un bout à l’autre, peu importe que nous choisissions d’aller à gauche ou à droite, de devenir saxophonistes ou de ne pas bouger de notre chaise, quoi que nous réalisions dans le temps et dans l’espace qui nous sont octroyés, nous le réalisons sur un seul fil et en ligne droite. Les lois impitoyables de la physique ne nous permettent pas de tergiverser d’un état à un autre et rien ne peut nous sauver de nous-mêmes. Nos choix, qu’ils soient bons ou mauvais, ils sont irreversibles et, au bout du compte, que nous vivions avec méthode ou que nous choisissions la route plus vaste qui nous conduit vers  l’aventure, nous ne pouvons franchir les limites de notre corps ni sauter simultanément de fil en fil.
C’est en cela que la pensée, le rêve et l’imagination nous sont tout aussi essentiels que notre sang, notre cœur, nos pieds et nos bras.  Et il ne nous reste qu’à espérer que ce que nous ne pouvons réaliser dans le temps, se réalisera quelque part, dans le labyrinthe des possibles et sous autant de formes qu’il y a des façons d’être soi.

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C’est parce que j’ai appris à ne compter sur personne que j’ai su sur qui je peux compter.

Pb

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