Ce n’est pas que j’aie un goût particulier pour le lyrisme. C’est que, simplement, tout en moi est de cet ordre là.


J’en étais bien consciente que tout mon art reposait essentiellement sur moi. J’en étais le socle, les mains, l’outil, la figure, la chair, les yeux et l’âme. Certains me reprochaient de n’être que mon propre bruit et je leur répondais qu’ils n’étaient que leurs propres oreilles. À ceux pour qui je n’étais que le reflet de moi-même, je leur rétorquais qu’ils n’étaient que leur propre regard. Toute autre explication me paraissait n’être qu’une perte de temps.  Le bruit comme le reflet sont avant tout une question d’oreilles et de regard. J’aurais pu prendre d’autres modèles, d’autres sujets à développer, d’autres figures que la mienne, et j’aurais pu disserter sur ceci ou sur cela, écrire des romans avec des histoires dedans ou je ne sais quoi. Il en est qui sont condamnés à boire leur propre sang et à le régurgiter sur n’importe quel réceptacle. Mais quel autre sang pouvais-je boire ou régurgiter avec la même légitimité ? De mon sang, je connais sa saveur, son fer et sa faim, toute la douceur et tout le venin, ses bourrasques et ses torrents, ses bouillonnements volcaniques et ses périodes glacières. Que puis-je recracher avec autant d’authenticité, de violence et de passion, que ce qui jaillit de mon être et de mon sang ? Je suis un monde au centre d’un monde et tout ce qui en moi exulte, est autant le résultat de l’un comme de l’autre. On ne parle pas de soi, on parle d’un Monde avec tout un tas de mondes dedans. Et c’est égal de prendre un modèle ou un autre, soi-même, un paysage ou n’importe quoi d’autre, le sculpter, le réduire en miettes, faire gicler le sang et l’esprit sur une toile ou sur un cahier, découper des morceaux de chair pour étayer la construction du regard, répandre des larmes ensanglantées sur des yeux inaccessibles, allumer les feux du cœur et de l’âme avec la force volcanique de nos déchirements intérieurs, hausser l’existence au rang de l’absolu ou la rendre à celui de la pierre ou de la larve – c’est égal, car l’expression est l’irruption du sang et de l’esprit – du Monde. Après quoi, on prend l’outil qui nous est accessible, on se crée dans un tremblement de l’inexprimable, on transfigure l’organique et on se défait dans un songe nerveux et jusqu’aux tréfonds d’un sentiment musical. Après quoi, surgissent toutes les révélations métaphysiques avec un bruit d’irréalité et avec toute l’imperfection d’où il nous faut encore et encore apprendre quelque chose.

pb

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3 réflexions sur “Annotations – oreilles, sons, reflet, regards –

  1. Ne change rien de qui tu es. Ton art en est ton expression, sans concession, son interprétation n’engage que celui-celle qui essaient de le descripter avec leur propre histoire.
    « L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne. » [Pierre Desproges]

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