Point de fusion

 C’est extraordinaire comme la mémoire peut entasser une quantité incroyable d’objets physiques et de concepts métaphysiques, des faits et des non-faits ; de sensations, de rêves, de casseroles de toutes les formes et de toutes les tailles, des costumes taillés sur mesure, des postures ridicules, des figures connues – inconnues – des acropoles et des musées, des réminiscences odographiques ; la mémoire des gènes, celle des atomes, des souvenirs abstraits, un bol de soupe avec une grimace d’enfant, des livres, des trèfles, des rouges colères, des promenades, des maisons, des villes, des forêts et des monticules de poussière, un orage providentiel, une nuit d’amour en plein jour, des allumettes, une cigarette mâchée entre des lèvres nerveuses, des heures décrochées de l’horloge, des lunes sphériques comme des yeux, des yeux cendreux comme des lunes, une quantité inimaginable de choses imaginées, des mondes qui n’ont pas encore existé, des articles de journaux, toutes les guerres qui ont fait et défait l’histoire,, des alphabets, des chiffres, des géométries parallèles et des géographies hors espace ; l’autoroute du Sud, la gare d’Hambourg, l’aéroport de Cointrin, l’océan dans un verre d’eau, un baiser, un ascenseur, une idée du bonheur, des formules mathématiques, des images kaléidoscopiques, un film ancien, une musique dans l’âme, le chemin qui descend jusqu’au fleuve, des roseaux noirs, des soleils brûlants, des cendriers qui débordent, des douleurs ressassées, des dimanches monotones, la grisaille, des aurores prodigieuses et des crépuscules de juin… C’est le monde qui rentre, l’histoire qui devient Histoire, c’est la vie qui s’agence, c’est l’illusion du temps, un grenier remplit d’os et de peaux, c’est la pensée qui se pense, des annotations en bas de page, le caractère absurde de la certitude, le doute qui nous tiraille et nous soutient et c’est le possible qui cherche sa note impossible, la vérité abstraite dans un mouvement de perpétuelle interrogation.

Il y a, me semble-t-il, un paradoxe en toute chose. Comment démêler, dans la fiction que crée la mémoire, ce qui fut ajouté, enlevé, ce qui est croyance et ce qui est préjugé, ce qui tient de la logique et ce qui tient de la sensation, ce qui est de l’ordre du réel et ce qui est une réalité recréée ? Les classeurs de l’histoire se succèdent sur les étagères des bibliothèques, les faits se font et se défont, les opinions divergent, une cervelle pertinente vient remettre en question des certitudes séculaires et tout est à repenser. Les faits sont les faits, mais nul ne regarde un même fait sur un même angle. Les visions s’accordent quelquefois, le produit de la pensée devient alors une valeur commune. Dans quel faubourg de l’inconscient, dans quel labyrinthe de la pensée, nous trouvons-nous exactement ? Il est plus qu’improbable qu’il existe une vérité unique. Il peut exister une vérité qui englobe toutes les vérités, qui rassemble tous les mondes et qui serait une sorte de vérité globale, un peu comme une vérité sphérique à l’intérieur de laquelle grouillent des vérités multiples. L’extérieur comme l’intérieur sont des labyrinthes où se croissent autant de vérités que de fausses vérités. Ce n’est pas la même chose de mentir avec sincérité que de mentir sciemment. La vie est une fable que l’on s’invente malgré soi. Après, il reste quoi ? Que reste-t-il une fois la mise en abyme de la vérité ? Il reste ce qu’il doit en rester. Il reste la sensation, le sentiment, il reste l’intuition, le rêve et il nous reste à tout repenser.

Fenêtre sur le temps : présent, passé, futur, trois mots pour définir ce qui est une ramification de la conscience – ou les trois dimensions de la pensée. Y aurait-il une dimension du temps à laquelle on n’y aurait pas pensé ? Si nous perdions la notion du temps – présent, passé, futur – nous vivrions au rythme de notre respiration, la pensée perdrait sa boussole philosophale, la conscience se déstructurerait jusqu’à ce que nous perdions notion de nous-mêmes et du monde. Nous savons que le temps est relatif, qu’il ne s’écoule pas de manière linéaire dans chaque recoin de l’univers. Nous savons tout autant que notre notion du temps est variable – le temps ne s’écoule pas à la même vitesse pour celui qui attend que pour celui qui marche. Il est des jours plus courts que des secondes, des nuits sans début ni fin, des moments d’éternité, des heures interminables et les années que l’on n’a pas vu filer. Le temps est aussi émotion, sentiment, sensation, douleur. Tous rêvent d’une machine à voyager dans le temps. Tous semblent oublier qu’ils sont la machine à voyager dans le temps. Tous cherchent le portail vers d’autres dimensions, vers d’autres mondes. Tous ignorent qu’ils sont le portail. Je suis convaincue que tout ce que la pensée et l’imagination sont en mesure de concevoir, existe – potentiellement – ; autant au-dedans qu’au dehors. L’impossible est le chemin que l’on ne peut, que l’on ne veut, voir. Durant longtemps, je me suis méfiée de mon intuition. Le mot d’ordre de cette civilisation moderne étant : rationalisation ! Or, je suis autant capable de rationalisation que d’intuition. Pourquoi devrais-je sacrifier l’une d’entre elles et puisque l’une comme l’autre me sont intrinsèques ? Je crois autant en ce que je peux voir, palper, sentir que je crois en ce que je ne peux que ressentir. Mais, dans le même temps, je doute autant de l’un comme de l’autre. Croire et douter sont deux actions complémentaires de la pensée. La vie ne nous offre pas le choix – pour savoir, il nous faut croire et il nous faut douter. Il nous faut, une fois que l’on croit savoir, nous remettre à douter. Si j’accorde plus de crédit aux sentiments qu’à la raison, c’est en ceci que les sentiments semblent exister dans une dimension sans temps ni espace et comme s’ils étaient le portail entre le visible et l’invisible, entre l’invisible et le visible. Au-delà de nous permettre de voyager dans le temps, de traverser tous les mondes, toutes les dimensions, les sentiments sont le point de jonction – de fusion – entre deux chemins – deux pensées – qui bifurquent ….

pb